Médiapart
Nicolas Chevassus-au-Louis, 29 janvier 2016


L’objet intrigue. Une sorte de coffret en carton ondulé. Un nom d’éditeur – éditions Artulis. Pierrette Turlais – mais pas d’auteur. Est-ce un livre ? Il a en tout cas deux titres, se dessinant en creux sur un dense flux de prose enflammée. Recto : Tracts et papillons clandestins de la Résistance. Verso : Papiers de l’urgence. À l’intérieur du coffret : une épaisse liasse, reliée d’un fil de coton. En tourner les feuillets nous plonge dans la Résistance en ce qu’elle eut de plus créatif et de plus éphémère, de plus insensé et de plus politique.
Avec Pierrette Turlais, âme et uniques mains de la maison d’édition qui porte son anagramme, rien n’est anodin dès qu’il s’agit de livres. Chaque détail compte, quitte à user la patience des imprimeurs. Artulis édite les cahiers que tenait le capitaine Dreyfus à l’île du Diable ? La reliure devra être en acier, comme les barreaux d’une prison, mais corrodée, comme par les déluges tropicaux. Le Second Enfer d’Étienne Dolet, imprimeur et érudit humaniste, torturé puis brûlé à Paris en 1546 ? Elle devra cette fois reproduire une savante lithographie orangée, évoquant les flammes du bûcher. « Je suis quasiment dans l’incapacité de faire des livres sans l’obsession de leur forme », dit Pierrette Turlais. Artulis fabrique donc de (très) beaux livres, des délices de bibliophile, mais aussi des livres qui expriment le « questionnement lancinant » de sa directrice sur « les écritures de survie, les traces symboliques de la résistance d’un individu ou d’un groupe à une oppression ».
Et c’est bien de survie qu’il s’agit, dans les premiers tracts et papillons de la Résistance, rédigés dès l’été 1940. Écrits dérisoires, par leurs formats, leurs contenus, leurs diffusions. Mais écrits essentiels, indispensables, vitaux. Assurément à ceux qui les rédigèrent. Et sans doute à nombre de ceux qui les lurent. « Qu’écrit-on sur un tract ? Comment écrit-on pour que l’écrit vole aussi vers ceux ou celles qui ne l’attendaient pas ? Mots d’ordre, sans doute. Mais il faut bien autre chose encore pour que les mots s’envolent vraiment, il faut savoir soulever la langue, donc faire œuvre […] de poésie », écrit le philosophe Georges Didi-Huberman, dans un des articles du livre.
Poésie, que ces tracts souvent anonymes, ronéotypés parfois écrits à la main, ou hâtivement fabriqués au pochoir ? Littérature, que ces papillons sommaires, aux slogans cinglants comme des haïkus ? Ceux qui, au péril de leurs vies, les rédigèrent et les diffusèrent ne l’auraient certainement pas entendu ainsi. À présent qu’ils ne sont plus, c’est aussi ainsi que l’on peut recevoir leurs écrits. « Leur force de contagion est intacte. Ils nous donnent de la force », relève Pierrette Turlais, qui a composé le livre de manière à induire chez le lecteur « une impression de désordre, de précarité, d’urgence » comme s’il pouvait entendre « le sourd ronronnement d’une ronéo qui ne doit pas faire trop de bruit dans une cuisine ».
Les 126 tracts reproduits dans le livre, et sur l’élégant site internet associé ne sont qu’un gros centième de la fabuleuse collection d’écrits clandestins de la Bibliothèque nationale de France.