Les Cahiers de la justice
Sandra Travers de Faultrier, mars 2013


Inhumain, trop humain Sobre et appelant, élégant et puissamment vecteur d’émotion, livre-objet pour bibliophile, mais aussi site gratuit, les Cahiers de l’île du Diable rassemblant les notes rédigées par Alfred Dreyfus au bagne de Guyane entre août 1898 et avril 1899 parviennent à dire et faire entendre un corps et un esprit de résistance. Ici point de sang, point de violence, point de lieu ou d’image pour dire l’emprise sur le corps. Juste une écriture œuvrant au « tenir debout », une écriture dressée faite de mots et de dessins, une écriture tout entière tissée de connaissances, de mémoire, de poésie, une écriture à même la culture élevée au rang de rempart contre la déshumanisation. Textes poétiques et littéraires, scientifiques et stratégiques, mathématiques et grammaticaux, traductions et histoire, convoquent une mémoire et une intelligence dédiées à la survie et à l’affirmation d’une appartenance au genre humain. Comme il existe des exercices spirituels qui répondent à la soif de ceux qui dédient leur vie à l’appel auquel ils désirent répondre, il y a ici un « exercice de survie » qui donne à voir et à penser.

La transcription intégrale du manuscrit original, accompagnée d’un appareil critique éclairant, donne à ce témoignage inédit édité par Pierrette Turlais aux éditions Artulis avec le concours des Fondations Edmond et Benjamin de Rothschild, son identité documentaire, ses valeurs scientifique et historique ; ses caractéristiques matérielles ( 300 exemplaires numérotés ; 19 x 31 cm ; 280 pages ; papier Munken pur ; étui : feuille d’étain sur carte ; cahiers cousus ; dos apparent ; tranches du livre sérigraphiées) lui donnent sa valeur artistique. Car il s’agit d’un livre, support de fixation d’une œuvre déterminée par son unité textuelle, il s’agit aussi d’œuvres : celle de Dreyfus, mais aussi celle qu’est le livre en tant qu’objet somptueux à la mesure de l’expérience à laquelle il donne demeure. Un livre donc qui donne à voir et à penser combien la culture, les mots, la mémoire au service de la réflexion sont les espaces et les conditions de la vie, de la résistance, lorsque l’emprise sur le corps tend à nier l’humanité de la victime comme celle du bourreau. Là où la violence et son exaspération, qu’elle soit illégale ou légale, peuvent faire douter de l’humanité, les Cahiers de l’île du Diable sont une leçon d’humanité qui n’est pas un état mais le fruit d’une exigence et d’une conquête vigilante et constante.